Publicationspar Mgr Jean-Marc Robillard

Réincarnation ou résurrection

par Jean-Marc Robillard, Licence études bibliques - Diocèse de Saint-Hyacinthe

Résultats d'enquête

De récentes enquêtes sur les croyances au Québec tendent à démontrer que près de 30 % des Québécois et des Québécoises admettent croire en la réincarnation même si une très grande majorité de ceux-ci se déclarent catholiques. Devant cette situation, il y a lieu de s'interroger.

Définitions des termes

Réincarnation

Selon la doctrine de la réincarnation, à la mort, l'âme - l'élément psychique ou le corps subtil - quitte le corps pour aller habiter un autre corps. Chacun aurait ainsi vécu plusieurs vies et serait appelé à en vivre bien d'autres. Le nombre de vies peut varier d'un individu à un autre.

Cette doctrine n'a pas la même signification en Amérique et en Asie. En Amérique, on se console avec la réincarnation; en Asie, on s'en désole. Selon les doctrines hindouiste et bouddhique, se réincarner est un malheur comme tout ce qui nous lie à la matière et à la chair. La matière est illusion, seul l'esprit est réalité qui doit peu à peu échapper aux pièges de la matière pour rejoindre l'Être divin ou se perdre dans le « nirvana » qui est la fin de tout désir.

Contrairement à la croyance québécoise, en Asie, le cycle des réincarnations est régi par la loi du « karma » : « un acte bon produit un effet bon et un acte mauvais produit un effet mauvais ». Cette loi est implacable et influence la qualité de la nouvelle vie. Ici au Québec, plusieurs rejettent cette loi du « karma » et voient dans la réincarnation un processus de perfectionnement de l'être qui va s'améliorant d'une vie à l'autre.

Il n'en demeure pas moins que dans cette croyance, il y a un certain mépris de la partie corporelle de la personne humaine.

Résurrection

La croyance en la résurrection affirme qu'après la mort, la personne revient de nouveau à la vie - corps et âme - et ce d'une façon définitive, c'est-à-dire qu'elle n'est plus soumise à la mort.

Ce qui importe

Certains voudraient des preuves de l'une ou de l'autre de ces croyances. Mais justement, parce que nous sommes dans le domaine des croyances, nous ne pouvons pas apporter de preuves tangibles et irréfutables de l'une ou de l'autre.

Ce qui est important, à mon avis, c'est de bien comprendre la conception de la personne humaine qui est portée par ces deux croyances. Dans cette réflexion, nous allons essayer de mieux comprendre le concept de la personne humaine qui est porté par la croyance en la Résurrection.


Histoire d'une croyance

1.- Dans l'Ancien Testament

Résurrection du peuple

Pour le peuple juif, l'idée de la résurrection personnelle est apparue tardivement (IIe s. av. J.C.) dans le développement de sa foi. Pour Israël, Dieu est depuis toujours le Dieu vivant, celui qui donne la vie. Il est le créateur et le libérateur de l'Exode. Il va maintenant le reconnaître comme celui qui peut redonner la vie à son peuple. Il s'agit ici d'un langage imagé, comme celui utilisé après la deuxième guerre mondiale en parlant de la « résurrection » du peuple allemand ou du peuple japonais. En fait, il s'agit plus d'une restauration, d'un relèvement que d'une résurrection.

Prophète Osée (6, 1-6)

Au VIIIe siècle, ébranlé par la chute du Royaume du Nord, le prophète Osée, invite le peuple à se convertir et à revenir à Dieu en disant : « Venez, retournons vers le Seigneur. C'est lui qui a déchiré et c'est lui qui nous guérira, il a frappé et il pansera nos plaies. Au bout de deux jours, il nous aura rendu la vie, au troisième jour il nous aura relevés et nous vivrons en sa présence »

Les expressions « deux jours » et « troisième jours » évoquent un laps de temps indéterminé tout en marquant le jour où Dieu décidera d'agir. Quant à l'expression « Il nous aura rendu la vie » signifie plutôt la restauration du peuple. Lorsqu'au IIe siècle la Septante traduira « le troisième jour il nous ressuscitera », elle ne voudra sans doute pas dire plus.

Prophète Ézéchiel (33, 11 + 37, 11-14)

Au moment de la déportation du peuple à Babylone au VIe siècle, le peuple expérimente réellement sa mort en tant que peuple et par la voix du prophète Ézéchiel, il s'écrit : « Nos révoltes et nos péchés sont sur nous, nous pourrissons à cause d'eux, comment pourrions-nous vivre ? »

C'est alors que, dans une vision extraordinaire, Dieu montre à Ézéchiel qu'il va restaurer ce peuple : il va le recréer par la Parole et par le don de son Esprit : « Il me dit : Fils d'homme, ces ossements, c'est toute la maison d'Israël. Ils disent : Nos ossements sont desséchés, notre espérance a disparu, nous sommes en pièces. C'est pourquoi, prononce un oracle et dis-leur : Ainsi parle le Seigneur Dieu : Je vais ouvrir vos tombeaux; je vous ferai remonter de vos tombeaux, ô mon peuple, je vous ramènerai sur le sol d'Israël. Vous connaîtrez que je suis le Seigneur quand j'ouvrirai vos tombeaux, et que je vous ferai remonter de vos tombeaux, ô mon peuple. Je mettrai mon souffle en vous pour que vous viviez; je vous établirai sur votre sol; alors vous connaîtrez que c'est moi le Seigneur qui parle et accomplis - oracle du Seigneur. »

Prophète Joel (3, 1-5)

Ce don de l'Esprit à tout le peuple va devenir le signe de « la fin des temps » où Dieu accomplira sa promesse : « Après cela, je répandrai mon Esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens auront des songes, vos jeunes gens, des visions. »

Dans les Actes des Apôtres, ce texte sera repris par Pierre au matin de la Pentecôte afin d'expliquer la manifestation de l'Esprit (Ac. 2, 17-21), laissant, par le fait même, entendre que par la Résurrection du Jésus de Nazareth, nous sommes entrés dans la « fin des temps » qui n'est pas à confondre avec la « fin du monde ».

L'idée que Dieu peu faire « revivre » son peuple devient donc une certitude pour Israël et le vocabulaire pour exprimer cette « résurrection » est maintenant connu. Mais il prend place dans un contexte plus large :

« Alors que d'autres peuples, les Égyptiens, par exemple, affirmèrent très tôt leur foi en une vie « après la mort », le peuple du vrai Dieu dut attendre les derniers siècles avant notre ère pour avoir des lumières sur ce problème. Pendant des siècles, une seule espérance a soutenu le peuple : l'espoir de la victoire de Dieu sur le mal, de sa venue instaurant son Règne de paix sur le monde. Et quand le thème de la Résurrection commence à apparaître, surtout avec Ézéchiel, c'est à propos de la résurrection du peuple; par fidélité à son alliance, pour réaliser la promesse faite à Abraham, Dieu se doit de « ressusciter » son peuple. Quand Israël découvrira la résurrection personnelle, cette foi prendra place dans une espérance plus vaste - et c'est peut-être ce que nous avons sans cesse à découvrir - l'espérance de la rénovation du monde entier : Voici que je fais l'univers neuf!' (Ap. 21, 1-5). » (CHARPENTIER, E., Ass. du Seigneur, no 63, 1971, pages 85-86)

Résurrection personnelle

La croyance en la résurrection personnelle va faire son apparition seulement au IIe siècle av. J.C., sous la persécution d'Antiochus IV Épiphane. Pour rester fidèles à leur Dieu, un certain nombre de Juifs acceptent de mourir martyrs. Cela pose, dans toute son acuité, le problème de la mort. Certes Dieu leur fait entrevoir leur « exaltation ». Mais qu'est-ce que cela veut dire concrètement pour ceux-là qui sont morts ? Descendus au Shéol, aux enfers, livrés au pouvoir de la Mort, comment en bénéficieraient-ils ? Et pourtant, ils ne peuvent être à jamais privés de Dieu pour qui ils sont morts martyrs ? On comprend alors pourquoi cette promesse d'exaltation avait besoin d'être précisée.

Prophète Daniel (12, 1-3)

L'auteur du livre de Daniel, dans cette situation de grande persécution, va reprendre le concept de la « restauration-résurrection » du peuple pour l'appliquer aux personnes : « En ce temps-là, beaucoup de ceux qui dorment dans le sol poussiéreux se réveilleront, ceux-ci pour la vie éternelle, ceux-là pour l'opprobre, pour l'horreur éternelle. Et les gens réfléchis resplendiront, comme la splendeur du firmament, eux qui ont rendu la multitude juste, comme les étoiles à tout jamais. »

Nous sommes ici « à la fin des temps » au moment où Dieu exerce le Jugement. Les justes ressuscitent, mais il ne s'agit pas pour eux d'un retour à la vie du monde présent, d'une simple réanimation : ils sont introduits dans un univers transfiguré, incorruptible et lumineux comme le ciel et les étoiles. Avec tout leur être, ils entrent dans cette vie de Dieu, éternelle.

L'auteur, semble-t-il, ne voit pas les méchants ressusciter : ils restent là où ils sont, dans le mépris et l'horreur de la mort. Seulement, parce qu'on est après le Jugement, que les justes sont entrés dans la vie éternelle, ce lieu de mépris et d'horreur devient, lui aussi, éternel. Les « enfers » sont devenus l' « Enfer » au sens chrétien du mot.

L'auteur reprend donc les images traditionnelles chez beaucoup de peuples sur le « réveil » de la mort. Mais tout ce contexte de Jugement et de monde transfiguré par Dieu leur donne un sens nouveau : il s'agit de la rétribution des justes, introduite pour cela, « à la fin des temps », dans une vie toute nouvelle, qui ne finira pas.

Maccabées ( II Macc. 7, 13-14)

À la même époque, l'auteur du second livre des Maccabées exprime la même foi : « Ce dernier une fois mort, on soumit le quatrième aux mêmes tourments et tortures. Sur le point d'expirer, il s'exprima de la sorte : Mieux vaut mourir de la main des hommes en tenant de Dieu l'espoir d'être ressuscité par lui, car pour toi il n'y aura pas de résurrection à la vie » (II Macc., 7, 13-14). Le bourreau et le martyr ne peuvent avoir le même sort après cette vie.

C'est donc dans leur amour pour Dieu, dans leur foi en la fidélité de Dieu, que les croyants du peuple d'Israël découvrent la certitude d'une vie éternelle avec Dieu après la mort. Il ne s'agit pas d'un rêve inventé par les hommes pour se consoler, mais d'une certitude qui leur vient de leur Dieu qui s'est révélé le Dieu de la vie.


2.- À l'époque du Jésus de Nazareth

Nous sommes rarement neuf dans un événement, nous en avons déjà une petite idée, qu'elle soit vraie ou fausse et c'est souvent en fonction de cette conception que nous l'interprétons. Il peut donc être intéressant de chercher quelle conception les apôtres, de par leur formation religieuse, pouvaient avoir de la résurrection.

Il y avait, à l'époque de Jésus, plusieurs groupes religieux dont les conceptions sur cette question étaient diverses :

Les Esséniens

Ils en parlent peu. Elle n'est pas clairement attestée dans les texte de Qumram. Les paraboles d'Hénoch montrent suffisamment que l'on voyait la résurrection comme l'entrée dans un univers transformé.

Les Sadducéens (Mt., 22, 23-33)

Ils sont les théologiens conservateurs de l'époque : ils s'en tiennent rigoureusement à la Loi de Moïse fixée par le Pentateuque et refusent tout le reste qui leur paraît dangereuse nouveauté. La doctrine de la résurrection des morts, entrée tardivement dans la tradition juive, leur paraît donc nouveauté sans intérêt et ils n'y croient pas : « Les Sadducéens disent qu'il n'y a pas de résurrection ».

Les Pharisiens

Ils y croient fermement, mais ils oscillent entre deux positions : certains pensaient que la résurrection se ferait avant la venue du Messie. Les morts ressusciteront avec leur même corps, puis ensuite, après qu'on les aura reconnus, ils seront transfigurés : les impies seront rendus pires qu'avant, les justes seront glorifiés. Nous retrouvons cette conception dans le 2ième livre de Baruch (Livre apocryphe de l' A. T.)

D'autres affirmaient que la résurrection se ferait après la venue du Messie : ils pensaient donc à une vie transformée comme Daniel : « Ceux qui craignent le Seigneur ressusciteront pour la vie éternelle et leur vie, dans la lumière du Seigneur, ne cessera plus » (Ps de Salomon 3,6).

Selon la culture du Ier siècle

D'après le livre apocryphe d'Hénoch, on croit « qu'en ces jours-là les montagnes saureront comme des agneaux gorgés de lait; et tous les justes deviendront comme des anges dans le ciel. » (I Hénoch, 5,14).

C'est bien ainsi que le croyait Jésus de Nazareth lorsqu'il répond aux Sadducéens: « En effet, quand on ressuscite d'entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux. » (Marc 12,25).

À la lumière de cette conception, les contemporains du Jésus de Nazareth relisaient et interprétaient tous les textes de l'Ancien Testament susceptibles de porter cette espérance de la résurrection. À ce propos, nous pourrions lire l'interprétation de la traduction grecque du Targum d'Isaïe 26,19 ou du Targum d'Ézéchiel 37. Attardons-nous aux texte d'Osée 6,2 :

Texte hébreux

« Après deux jours, il nous rendra la vie, le troisième jour, il nous relèvera et nous vivrons en sa présence. »

Traduction grecque

« Il nous guérira après deux jours, au troisième jour nous seront ressuscités et nous vivrons en sa présence »

Targum

« Il nous fera revivre au jour des consolations qui doivent venir; au jour où il fera vivre les morts, il nous ressuscitera et nous vivrons en sa présence. »

D'une simple image (il nous relèvera), on est passé à l'affirmation de la résurrection. Et l'expression « troisième jour » a elle aussi changé de sens. D'une simple notation chronologique au départ (deux ou trois jours), elle prend un sens symbolique pour exprimer une conception théologique comme nous le voyons dans le Midrash Rabbah : « au troisième jour, c'est-à-dire au jour de la vivification des morts ». Dans ce dernier cas, l'expression « troisième jour » ne signifie plus le « surlendemain » mais bien « le jour de la fin des temps » c'est-à-dire le jour Dieu manifestera sa puissance. Jour où sera inauguré le Royaume de Dieu dans notre langage chrétien.


3.- Jésus et les disciples

Ce que Jésus pense de la résurrection

Comme on le constate en Marc 12,25, Jésus reprend « la croyance juive à la résurrection des hommes et du monde à venir telle qu'elle était exprimée dans les apocalypse (à la suite de Daniel) en l'exprimant dans un langage tout à fait identique, mais en insistant sur la métamorphose radicale qui marquera la venue du siècle futur. » (GRELOT, P., La résurrection du Christ et l'exégèse moderne, Cerf., 1969, pp. 41-42).

Pour Jésus, c'est à ce moment-là que se fera le jugement, c'est-à-dire le tri entre les élus et les damnés, par le Fils de l'Homme (Mt., 25, 31-45).

Au-delà des images, on trouve la même insistance sur l'aspect existentiel : la résurrection, c'est la vie éternelle dans la communion avec Dieu. Le seul point nouveau mais qui change tout est l'identification qu'il fait entre le Fils de l'Homme et lui-même.

Ce que Jésus pense de sa propre résurrection

Jésus s'est évidemment appliqué cette espérance : « Jésus a fait siens les textes des psaumes où les justes exprimaient leur confiance d'être arrachés par Dieu aux griffes de la mort (cf. Ac., 2,24; et 13,34 qui citent le Ps. 16) et il s'est appliqué personnellement les textes où le judaïsme de son temps lisait la doctrine de la résurrection. » (GRELOT, P., o.c., p. 46).

Il est remarquable qu'aux annonces de sa passion et de sa mort soit toujours jointe celle de sa résurrection (Mc 8,31; 9,31; 10,34 et //s). Mais à chaque fois aussi, on parle de sa résurrection « le troisième jour » ou »après trois jours ».

Étant donné le sens donné à cette expression, Jésus n'annonce pas nécessairement qu'il ressuscitera « le surlendemain » de sa mort, mais bien « au jour des consolations où Dieu fait vivre les morts » : c'était moins une donnée chronologique que l'expression, en termes scripturaires, de sa propre certitude du triomphe final » (GRELOT, P., p. 47).

Nous pouvons déjà mieux comprendre la parole de Jésus à la dernière Cène, en Luc, lorsqu'il déclare : « J'ai désiré d'un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir ; car je vous dis que je ne la mangerai jamais plus jusqu'à ce qu'elle soit accomplie dans le Royaume de Dieu » (Luc,22,15-16).

Autant de choses donc que les Apôtres ont à l'esprit au moment de la mort du Jésus de Nazareth. Pour eux, la résurrection n'évoque sans doute pas la réanimation d'un cadavre, mais le passage du monde présent au monde à venir, l'entrée dans la vie définitive où l'on vivra pleinement avec Dieu dans une existence corporelle transfigurée. S'ils l'attendent pour le « troisième jour », cela veut dire pour « le jour de la consolation des morts à la fin des temps ».

Tout cela nous permet de comprendre leur désarroi devant la mort de Jésus, de comprendre aussi pourquoi ils n'attendent rien au lendemain du sabbat pascal (le troisième jour pourtant !) : ils espèrent toujours le véritable « troisième jour », celui de la résurrection générale à la fin des temps, mais l'espérance qu'ils avaient mise en ce Jésus de Nazareth s'est effondrée sur la croix.

Nous comprenons mieux la remarque de Marie-Madeleine au matin de Pâques lorsqu'elle s'adresse à Pierre et à Jean : « Le premier jour de la semaine, à l'aube, alors qu'il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau. Elle court, rejoint Simon Pierre et l'autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : Ils ont enlevé du tombeau le Seigneur et nous ne savons pas où ils l'ont mis. » (Jean 20, 1-2). Pour elle, il n'est pas question de résurrection, mais bien d'un vol de cadavre. C'est pour cette raison que la pierre a été enlevée et que le tombeau est vide.

Nous retrouvons sensiblement la même idée dans le récit des disciples d'Emmaüs en Luc : « Mais, en plus de tout cela, voici le troisième jour que ces faits se sont passés. Toutefois, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont bouleversés : s'étant rendues de grand matin au tombeau et n'ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu'elles ont même eu la vision d'anges qui le déclarent vivant. Quelques-uns de nos compagnons - (Simon-Pierre et Jean, cf., Jean 20, 3-10) sont allés au tombeau et ce qu'ils ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient dit ; mais lui, ils ne l'ont pas vu. » (Luc 24, 21-24).

Ici encore, nous voyons que l'idée d'une résurrection possible le surlendemain de la mort de Jésus le troisième jour ne s'impose pas. Il faudra autre chose de plus convainquant, c'est-à-dire les apparitions : « Et nous autres hommes témoins de toute son oeuvre sur le territoire des Juifs comme à Jérusalem. Lui qu'ils ont supprimé en le pendant au bois, Dieu l'a ressuscité le troisième jour, et il lui a donné de manifester sa présence, non pas au peuple en général, mais bien à des témoins nommés d'avance par Dieu, à nous qui avons mangé avec lui et bu avec lui après sa Résurrection d'entre les morts. » (Ac., 10, 39-41).

La foi de Pierre et des autres Apôtres repose donc sur une expérience particulière, celle des apparitions du Ressuscité. Et comme nous le démontre le récit de l'apparition à Thomas, il n'y a pas de doute, celui qui apparaît est bien le Jésus de Nazareth qui a été crucifié : « Or huit jours plus tard, les disciples étaient à nouveau réunis dans la maison et Thomas était avec eux. Jésus vint, toutes portes verrouillées, il se tint au milieu d'eux et leur dit : La paix soit avec vous'. Ensuite il dit à Thomas : Avance ton doigt ici et regarde mes mains; avance ta main et enfonce-la dans mon côté, cesse d'être incrédule et devins un homme de foi.' Thomas lui répondit : Mon Seigneur et mon Dieu. » (Jean 20,24-28).

Jusqu'ici, notre réflexion a permis de voir comment l'idée d'une résurrection personnelle a pu prendre racine tardivement dans la foi du peuple juif. Elle a aussi permis de mieux comprendre la conception que le Jésus de Nazareth pouvait avoir de sa propre résurrection personnelle qu'il entrevoyait pour « la fin des temps ». Cette réflexion a également permis de voir que la foi des Apôtres en la résurrection est d'abord et avant tout le fruit d'une expérience et non d'une réflexion d'ordre intellectuel : ils ont fait l'expérience de revoir le Jésus de Nazareth à nouveau vivant après sa mort en croix. Il n'y a pas d'erreur sur la personne. Celui qui leur apparaît est bien le Jésus de Nazareth qu'ils ont connu sur les routes de Palestine et qu'ils ont vu crucifié, car il porte les marques de la crucifixion. Nous voyons que la croyance en la résurrection ne peut être compatible avec la croyance en la réincarnation.

D'ailleurs, cela correspond en tout point à la conception de la personne humaine que nous retrouvons dans les textes sacrés. Voyons ce qui en est.


Conception biblique de la personne humaine

Pour bien comprendre la conception de la personne humaine que sous-tend la résurrection, il nous faut recourir aux Écritures, plus spécialement l'Ancien Testament cette compréhension était aussi celle du Jésus de Nazareth -. Pour parler de la personne humaine, les auteurs sacrés utilisent trois termes : « basar », « népésh » et »rûah ». Voici la signification de chacun de ces termes.

Le mot « basar » traduit le terme générique de « chair » et la majorité des sens associés à ce mot : corps, peau, viande,... Il est exclusivement utilisé pour le monde animal et pour l'être humain, mais jamais pour parler de Dieu. Si le terme évoque clairement la fragilité et les limites humaines et, en certaines occasions la propension de l'homme au mal, il n'est pas pour autant objet de soupçon ou de condamnation.

Le mot « népésh » est l'un des concepts majeurs de l'anthropologie biblique avec celui de « basar ». Dans les langues sémitiques, le sens fondamental du mot « népésh » semble bien être celui de vie, de vitalité, de désir, de force de vivre.

En bref, les deux termes de « basar » et de « népésh » sont utilisés conjointement pour désigner deux aspects différents de la personne humaine, considérée dans sa totalité.

Le troisième terme est celui de « ruah ». Du point de vue de l'anthropologie biblique, le terme « ruah » vient compléter, avec certaines nuances propres, le tableau des grandes composantes de l'être humain, à savoir la « basar » et la « népésh ». La « ruah » désigne le souffle et la force qui font vivre, la respiration.

Si les termes « basar » et « népésh » désigne l'être humain dans sa dimension matérielle et dans sa fragilité, la « ruah » est le souffle, la force de vivre qui vient de Dieu.

Ces trois réalités sont intimement liées au point qu'elles deviennent inséparables. Elles forment la personne humaine, le « JE » capable d'entrer en dialogue, en communion avec Dieu lui-même et les autres être humains. (Pour l'étude de ces termes, cf., PRÉVOST, J.-P., Nouveau vocabulaire biblique, Bayard, 2004).


Le geste créateur de dieu

Nous sommes souvent portés à concevoir le geste créateur de Dieu comme une geste qui a eu lieu à l'origine du monde et dont les conséquences se réalisent encore aujourd'hui et se réaliseront jusqu'à la fin du monde. Il en serait de même pour chacun de nous : Dieu nous aurait appelé à l'existence et la vie se déroule avec ses hauts et ses bas. Elle se déroulera ainsi jusqu'à notre mort. Et s'il y avait une autre façon de voir le geste créateur de Dieu ?

Dans leur catéchisme, les Évêques de France affirment : « Le monde n'est pas créé une fois pour toutes, comme si Dieu, la Création terminée, n'avait plus qu'à s'en retirer. Il ne cesse pas d'assurer l'existence du monde. « Tous, ils comptent sur toi pour recevoir leur nourriture au temps voulu... Tu caches ton visage : ils s'épouvantent; tu reprends leur souffle, ils expirent et retournent à leur poussière. Tu envoies ton souffle; ils sont créés ; tu renouvelles la face de la terre » (Ps 103,27.29-30). La Création est donc un événement toujours actuel. L'acte créateur se renouvelle à chaque instant pour maintenir l'existence du monde, Sans cette action incessante de Dieu, tout retomberait dans le néant. » (Les Évêque de France, Catéchisme pour adulte, 1991, pp.66-67).

Et si Dieu était en train de nous créer chacun et chacune d'entre nous ?

L'exemple du sculpteur

Pour nous aider à comprendre, nous allons partir notre réflexion avec l'aide d'un exemple : celui d'un sculpteur à qui l'on passe la commande de créer la statue d'un personnage important.

Supposons un instant que ce sculpteur c'est vous-même et que l'on vous demande de faire une statue grandeur nature d'un personnage célèbre, mais que vous n'avez pas connu personnellement.

Avant de vous lancer à travailler votre bloc de marbre ou votre morceau de bois, vous allez d'abord essayer de recueillir le plus de renseignements possibles sur ce personnage : son aspect physique, sa taille, sa corpulence, son nez, petit ou grand, ses cheveux, frisés ou droits, sa façon de se peigner, ses attitudes corporelles,...

Mais votre quête de renseignements ne s'arrêtera pas à ces aspects. Vous allez essayer de comprendre quel type de personnage il était : jovial, bourru, têtu, enjoué, fier, orgueilleux, humble, facile d'accès, un intellectuel, un homme d'action, un ascète ou un bon vivant,...

En plus de cela, vous allez également recueillir une foule de renseignements sur ce qu'il a fait dans la vie, sur les postes qu'il a occupés et les responsabilités qui ont été les siennes.

À tous ces éléments, si cela est possible, vous ajouterez des témoignages de personnes qui l'ont connu, qui ont travaillé avec lui ou avec elle et qui pourraient éventuellement vous aider à mieux comprendre cet homme ou cette femme de l'intérieur.

Au fur et à mesure que vous allez accumuler des renseignements, va se développer en vous une image de ce que pourrait être cette statue que l'on vous a commandée. Et cette image évoluera selon les renseignements obtenus. Un jour, vous aurez une image très claire de ce que vous voulez représenter et vous pourrez alors vous mettre à exécution.

Devant votre bloc de marbre ou votre morceau de bois, avec votre ciseau, vous allez petit à petit faire surgir la statue désirée. Mais pour savoir quel portion de marbre ou de bois retrancher de votre bloc, vous allez être obligé de naviguer constamment entre votre image intérieure de la statue et le bloc de marbre ou morceau de bois qui est devant vous. Et ce, jusqu'au jour où vous reconnaîtrez parfaitement que votre statue issue du marbre ou du bois est identique à l'image intérieure que vous portez dans votre coeur et dans votre esprit.

Vous allez alors finaliser votre oeuvre, c'est-à-dire que vous allez maintenant la polir en enlevant toutes les aspérités qui auront pu apparaître en raison des coups de ciseau qui auront été nécessaires pour la produire. Et si besoin est, une fois cette dernière opération terminée, vous allez l'enduire d'un produit protecteur afin de protéger votre oeuvre des intempéries et la garder intacte pour les générations à venir.

Vous aurez fait véritablement oeuvre de création.

Il peut être intéressant de noter au passage que si en cours d'exécution, vous aviez changé votre morceau de bois ou votre bloc de marbre, au terme de votre travail, vous auriez une autre statue, différente de celle que vous auriez obtenue si vous vous en étiez tenu à votre premier morceau de bois ou bloc de marbre. La raison en est très simple. D'un morceau de bois à un autre, les lignes du bois ne sont pas tout à fait identiques et cela influence l'aspect final de votre statue. Elle aurait donc un autre aspect. Elle serait donc différente. Et il en est de même pour les veines que nous retrouvons dans le marbre.

Et si Dieu était en train de nous sculpter

Ici, je vous propose de regarder les choses n'ont pas à partir de nous-mêmes, mais à partir de Dieu, car comme nous le disons souvent : « Nous ne voyons pas plus loin que le bout de notre nez » alors que Dieu voit les choses dans une perspective beaucoup plus large, celle de l'éternité.

C'est un fait bien reconnu en philosophie et en théologie. En Dieu, il n'y a pas de temps, c'est-à-dire qu'il n'y a ni passé ni futur. Il n'y a que du présent, un éternel présent.

C'est donc dire que lorsque Dieu appelle une personne à l'existence, il l'a voit déjà dans sa stature de fille ou de fils ressuscité, telle qu'elle sera pour l'éternité. Même si un exemple cloche toujours, je dirais que c'est un peu comme un parent qui regarde son fils ou sa fille et qui dans un seul regard est capable d'embrasser toute la vie de son enfant, depuis sa toute petite enfance jusqu'au moment où il le regarde, même s'il s'agit d'un adulte.

Donc Dieu, dès qu'il nous appelle à l'existence, nous voit dans notre stature de fille ou de fils ressuscité pour l'éternité. Un peu comme le sculpteur voit déjà sa statue dans son coeur et dans son esprit au moment où il commence à sculpter son oeuvre.

La différence entre l'oeuvre créatrice du sculpteur et l'oeuvre créatrice de Dieu, c'est que le morceau de bois ou le bloc de marbre sont passifs. On pourrait dire qu'ils subissent les coups de ciseaux qui sont portés par le sculpteur. Dans le cas du geste créateur de Dieu, nous pouvons collaborer à cette oeuvre de création en nous rendant disponibles, - disons pour le moment - « aux coups de ciseau » que Dieu veut bien porter, non pas sur le bois ou sur le marbre, mais bien sur l'épaisseur de notre humanité afin d'y faire surgir un fils, une fille à son image et à sa ressemblance.

Émergence d'une fille ou d'un fils de Dieu

Comme nous avons eu l'occasion de le voir par l'anthropologie biblique, la personne humaine est formée d'une partie matérielle et d'une partie spirituelle qui sont intimement liées l'une à l'autre et inséparables. C'est ce qui fait l'unicité de la personne humaine. Devant Dieu, nous sommes tous, chacun et chacune d'entre nous, uniques.

Nous avons vu également que la personne humaine porte en elle une fragilité qui la rend vulnérable, qui la rend encline au mal, au péché, c'est-à-dire à refuser le projet créateur de Dieu sur elle-même et à se confiner dans un égoïsme qui la referme sur elle-même ou l'amène à ne vivre que pour des valeurs terrestres et matérialistes.

C'est le pari que Dieu a fait avec les hommes et les femmes que nous sommes en nous laissant notre liberté. Dans notre univers créé, nous sommes les seules créatures qui peuvent dire « oui » ou « non » au projet de Dieu et ce pour chacun d'entre nous.

Cependant, dans son oeuvre créatrice, Dieu vient solliciter notre liberté pour que nous puissions correspondre à son projet créateur.

Chaque fois que nous sommes placés dans une situation où nous avons l'occasion de nous ouvrir à l'autre soit par le don, le partage, le pardon, le respect, le service et un geste ou une attitude d'amour désintéressé, nous avons l'occasion de nous ouvrir au projet créateur de Dieu.

En d'autres mots, pour rester avec l'exemple du sculpteur, c'est un peu comme si Dieu nous demandait l'autorisation pour faire disparaître une parcelle de notre morceau de bois ou de notre bloc de marbre, c'est-à-dire de notre égoïsme, afin de faire émerger de l'épaisseur de notre humanité, la fille ou le fils spirituel qu'il chérit déjà de toute éternité dans son coeur de créateur et de père et qu'il chérira pour toujours dans le Royaume : « Avant de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu sortes de son ventre, je t'ai consacré... » (Jér., 1 5).

Tout comme dans le cas du sculpteur, il ne peut y avoir de substitution du morceau de bois ou du bloc de marbre il faut entendre la partie matérielle ou corporelle de la personne humaine -, car à ce moment-là, nous aurions une autre statue, une autre personne. Nous voyons donc que la conception de la personne humaine qui est portée par le croyance en la résurrection est incompatible avec celle portée par la réincarnation où d'une vie à l'autre, il y a substitution de la partie corporelle par une autre partie corporelle différente.

Mais comment guérir des imperfections ?

Un peu comme le sculpteur qui, à la fin de son travail, enlève toutes les aspérités pour donner du lustre à sa statue, de même, au moment de notre mort, Dieu nous purifiera pour nous permettre d'entrée dans sa vie pour l'éternité.

Cette étape de purification que nous appelons le Purgatoire correspondra probablement au dernier regard amoureux de Dieu sur chacun et chacune d'entre nous avant de nous accueillir définitivement pour l'éternité et nous faire partager sa gloire. Un regard amoureux qui purifie c'est-à-dire que la puissance amoureuse qu'il contient nous fait devenir, nous crée dans un état de perfection.

Pensons au regard que Jésus adresse à Pierre après le reniement. Il ne s'agit pas d'un regard de condamnation, mais d'un regard amoureux plein de compassion : « Le Seigneur, se retournant, posa son regard sur Pierre ; et Pierre se rappela la parole du Seigneur... Il sortit et pleura amèrement. » (Luc 22,61-62). Nous sentons bien que ce regard de Jésus n'est pas un regard de condamnation, mais un regard tellement amoureux qu'il brûle et purifie tout à la fois. Comment expliquer autrement qu'au lendemain de la résurrection, Jésus demande à Pierre de devenir chef des Apôtres? (Jn 21,15-19).

Purifié au feu du regard amoureux du Seigneur, Pierre prend conscience de son péché et est purifié de sa faute. Il en sera de même pour nous lorsque nous sentirons le regard amoureux du Père nous accueillir au moment du grand rendez-vous. Nous pourrons alors entrer dans le monde de la Résurrection au jour même de notre mort, puisque depuis le matin de la Première Pâque, avec la résurrection du Jésus de Nazareth, nous sommes déjà entrés dans « la fin des temps » et que le Père nous attend depuis qu'il nous a appelés à l'existence.

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