Évangile de Judas : Qu'en est-il au juste?
par Mgr Jean-Marc Robillard, p.h. licence en études bibliques
Chaque année, au moment où les chrétiens sont appelés à confesser plus ouvertement leur foi au Christ, à Noël ou à Pâques, réapparaissent d'anciens documents ou d'anciennes croyances qui, aux yeux de leurs promoteurs, viendraient remettre en question la foi traditionnelle de l'Église. Le dernier document à paraître est celui de l'Évangile de Judas qui vient d'être rendu public par le professeur Rudolphe Kasser, ancien professeur de l'Université de Genève. Ce texte fut publié le 5 avril 2006 dans The National Geographic. Qu'en est-il au juste ?
La plus ancienne allusion à l'Évangile de Judas que nous possédons nous vient du 2ième évêque de Lyon, Saint Irénée (vers 130-208) dans son « Adversus Haereses » : « ils déclarent que Judas le traître était bien avisé de ces choses, et que lui seul, connaissant la vérité comme aucun autre, a accompli le mystère de la trahison. Ils ont produit une histoire fictive de ce genre, qu'ils ont appelée l'Évangile de Judas ». Plus près de nous, Épiphane de Salamine (vers 315-403) confirme que cet évangile fait partie des écritures d'une secte gnostique, les Caïnites. Lyon est en France alors que Salamine est en Grèce. C'est dire que le document circulait déjà, avant même que le Canon des Écritures soit fixé par le pape Damase I (366-384).
Comment expliquer qu'il ne fut pas retenu dans le Canon officiel de l'Église, mais rangé dans la littérature « apocryphe » ? La principale raison est qu'il entre en contradiction avec les Évangiles du Nouveau Testament, qui lui sont antérieurs et sont réputés remontés jusqu'aux Apôtres. Deuxièmement, comme l'indique Épiphane de Salamine, cet écrit est teinté de la pensée gnostique. Ce qui est indirectement attesté par Saint Irénée de Lyon, même s'il n'utilise pas le terme. Qu'en est-il du mouvement gnostique des premiers siècles ?
Selon le professeur Marc Leroy de l'École biblique de Jérusalem : « À la même époque des premières communautés chrétiennes qui naissent, on voit se développer ad extra d'autres communautés gnostiques. Ces communautés gnostiques - le terme vient de la « gnosis », la connaissance - reprennent certains éléments du Nouveau ou de l'Ancien Testament, mais vont développer un enseignement ésotérique, c'est-à-dire que seulement quelques-uns, les initiés, peuvent atteindre la connaissance de Dieu. Et les gnostiques pensaient qu'il y avait un dieu du bien et un dieu du mal et qu'on retrouvait cette opposition en tout homme, avec l'opposition du corps et de l'esprit. Et donc tout le but des gnostiques est de libérer l'âme du corps, pour retrouver le dieu du bien. Et une particularité du mouvement gnostique, tel qu'on peut le voir dans l'évangile de Judas, c'est de reprendre un certain nombre de personnages qui ont été condamnés dans l'Ancien Testament et d'essayer de les réhabiliter. C'est le cas de Judas pour le Nouveau Testament, mais dans l'Ancien c'est le cas de Caïn; c'est le cas du frère de Jacob, Ésaü; c'est le cas de Coré, qui s'est rebellé contre Moïse. »
Comme l'atteste Épiphane de Salamine, l'Évangile de Judas origine d'un groupe reconnu comme les Caïnites. Une secte qui serait apparue vers 159 après Jésus Christ. Les Caïnites avaient une vénération particulière pour Judas et le louaient comme un homme admirable : le plus illustre des fils de Caïn. Pour eux, Judas seul savait le mystère de la création des hommes et c'est pour cela qu'il avait livré le Christ à ses ennemis. Par là, il avait rendu un grand service à l'humanité, car le Christ voulait réconcilier les hommes avec le Dieu créateur, alors qu'il fallait, au contraire, envenimer la haine des hommes contre celui-ci. La mort de Jésus devant procurer de grands biens au monde, Judas avait fait une bonne action en la précipitant.
La copie la plus ancienne de l'Évangile de Judas que nous possédons et qui est écrite en grecque fut découverte par un paysan près de El Minya dans le désert égyptien vers 1978. Elle était accompagnée de 2 autres textes apocryphes : l'Épître de Pierre à Philippe et la Première Apocalypse de Jacques. On a donné à l'ensemble le nom de « Codex de Tchacos ». La version présentée par le professeur Kasser est une traduction écrite en copte et est datée du 3e siècle ou début du 4e
Il est donc évident qu'un tel document n'entre pas dans l'esprit de nos Évangiles et ne peut remonter à Judas. Son mérite est de mieux nous faire connaître le mouvement gnostique des premiers siècles de notre ère. Vous pouvez vous procurer le texte anglais :
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